Chopines Polonaises
Mon ami Gilbert avait promis à sa compagne, Térésa, d'origine polonaise, de l'amener en avion
dans son pays afin d'y retrouver sa famille. Il cherchait un copilote et comme
nous avions déjà eu l'occasion de voler ensemble (au Maroc, en Italie), il n'a
pas eu de mal à me convaincre. Nous avions donc conclu à un départ le lundi 8
septembre pour Wloclawek, située au centre de la Pologne, sur la Vistule. Déjà
là, on se rend compte de la première difficulté car il faut prononcer, si on
veut être compris par un polonais, "wrosouavek".
Cartes Jeppesen et trip-kit VAC polonais approvisionnés, on choisit Wroclav
(prononcer "Vroswaf" !). comme aéroport d'entrée obligatoire, (Schaeggen,
connaît pas encore), A part ça, pas de problème. Nous partons de St Cyr l'Ecole
et ce n'est pas plus compliqué de se poser à Wroclav qu'à Toussus.
A la différence près tout de même qu'il faut y aller !
600 NM à parcourir en DR400-160. C'est ce que l'on compte faire en un seul
jour, ce lundi. Mais, alors que jusqu'à présent nous étions assommés de beau
temps, voilà que ça se gâte. Une perturbation est passée cette nuit, mais elle
est encore devant nous et il faut nous déjà attendre 11 h avant de partir.
Plan de vol déposé pour Erfurt, en ex-Allemagne de l'est. Les zones du
nord-est de la France sont calmes, dixit Reims-Info, qui nous signale
cependant une paire de Mirages qui décollent de Reims, parallèlement à nous.
Mais nous ne les verrons même pas. La frontière est franchie peu après Sedan.
Luxembourg-Info nous accompagne jusqu'à la sortie, via DIK puis nous passons
avec la base américaine de Spangdahlen qui nous demande de nous écarter vers
Trier. Ce n'est pas plus mal car ça nous permet de survoler la magnifique
vallée de la Moselle. Puis nous reprenons notre route, toujours à 3000 pieds,
sous transpondeur 0030 (qui correspond à notre 7000 français). Nous passons
juste au nord de la TMA de Frankfurt, pas besoin de les appeler. Malgré notre
GPS, notre route suit celle des VOR et celui de TAU est bientôt passé, puis
FUL. Le temps n'est pas génial et déjà nous devons contourner par un large
détour au sud un premier bouchon de nuages qui traînent par terre. Nous
arrivons à 20 NM d'Erfurt. Devant nous se dressent les monts de Thuringe,
desquels partent des nuées qui montent jusqu'au ciel. Impossible de passer.
Demi tour aussi sec et nous appelons Frankfurt-Info pour annoncer que nous
nous déroutons de notre plan de vol, mais que nous cherchons où aller.
Je suggère Wasserkuppe, peut être parce que c'est le seul nom que j'arrive à prononcer… Négatif, me répond gentiment l'opératrice, c'est un terrain de planeurs. "Stand -by" ajoute-t-elle. Elle rappelle très rapidement pour me suggérer Reichelsheim. Elle ajoute que la météo y est bonne et que le terrain se trouve à 50 Nm au QDM 230°. Ce n'est pas le moment de faire le difficile. C'est bon pour Reichelsheim. Elle nous rappelle pour signaler qu'elle a prévenu le terrain de notre arrivée et qu'on nous attend. Que demander de plus ? Que les contrôleurs français aient plus souvent une telle notion "d'assistance", plus que de "contrôle" !. Le terrain est maintenant bien en vue, nous avons droit à une directe. Nous nous rendons aussitôt à la tour de contrôle. Le contrôleur a déjà pris la météo et nous annonce que nous pourrons probablement repartir pour Erfurt dans une paire d'heures. Le temps de faire le plein et le ciel s'est visiblement dégagé. Le plan de vol envoyé, nous repartons pour Erfurt, atteint en une heure de vol. Pas plus difficile qu'à Toussus, on vous dit.
Mais il est trop tard pour envisager de continuer notre route. Un taxi nous dépose à l'Hôtel Wilnia. Un tramway très moderne nous emmène dans un restaurant du centre ville, sur la Domplatz. Mardi matin, à 8 heures, ciel bleu. A 8h30, tout est noyé dans le brouillard. A 8h45, de nouveau ciel bleu. A l'aéroport, la demoiselle météo nous annonce Cavok. Plan de vol rempli pour Wroclaw, nous nous installons dans l'avion. Premier contact avec la tour qui nous demande de repasser au bureau car il y a un problème. En effet, nous découvrons un Notam indiquant qu'il y a des manœuvres aériennes en Pologne toute la semaine. Mais à y regarder de plus près, c'est tous les jours, de 9 h à 12 h UTC. Ouf ! On reprend le plan de vol en modifiant seulement l'heure de départ. A l'heure dite, nous décollons. Mais aussitôt le contrôle nous demande de prendre le cap 180° pendant 5 minutes pour laisser passer un Airbus qui arrive sur le terrain. Effectivement, nous l'apercevons, 1000 pieds plus haut, puis nous reprenons notre cap à l'est.
Vous avez dit Cavok ? Nous ne sommes qu'à 60 NM d'Erfurt et déjà les cumulus se transforment en strato-cumulus. Nous survolons des champs d'éoliennes que nous voyons de plus en plus près, puis un peu par hasard, l'aérodrome d'Altenburg. Et là, il n'est pas question de continuer. Pourtant le contrôleur a l'air très étonné de nous voir nous dérouter pour son terrain. Il lui paraît que les conditions météo sont bonnes, avec 600ft de plafond et 3 km de visibilité! Comme dit la publicité, nous n'avons pas les mêmes valeurs et nous nous posons vite fait. Notre contrôleur nous assure que cela va se lever et nous invite à aller visiter le MIG 21 encore équipé de ses missiles, ou ce qu'il en reste, abandonné dans sa hangarette.
Plein refait, nouveau plan de vol déposé, nous repartons bravement, bien que cela nous paraisse vraiment limite. Dresde est passé, puis nous franchissons la frontière à Goerlitz. Il suffit de regarder le sol pour comprendre que nous sommes en territoire polonais car la campagne n'a pas la même allure. Partout, des fermes apparemment en ruines parsèment le paysage. Les maisons des villages n'ont semble-t-il jamais connu la peinture, ou alors il y a si longtemps qu'elles ont oublié… Quel terrible contraste avec l'Allemagne de l'Est refaite à neuf !
Nous suivons consciencieusement la route obligatoire VK25, puis la VK 39 qui nous amène à Wroclav. Pas moyen d'avoir de contact radio. Malgré le Cavok annoncé, nous restons à 600 ft et nous nous demandons à chaque instant si nous allons conserver les conditions VMC. A 30 NM de Wroclaw, nous établissons enfin le contact radio. Tout se passe bien. On nous demande si nous sommes d'accord pour une directe sur la 12. Un avion de ligne derrière s'inquiète de savoir si on ne va pas les gêner, mais le contrôleur lui répond que nous sommes des français en visite et que notre accueil est prioritaire ! Merci beaucoup, Monsieur, et nous mettons toute notre ardeur à arriver vite et nous poser court pour ne pas rater la bretelle C.
La tour de contrôle est curieusement placée au milieu de la piste (mais sur le coté, tout de même), à un endroit ne permet pas aux contrôleurs de voir ce qui se passe sur l'aire de stationnement. Nous leur adressons au passage un grand bonjour. Une fois parqués, à 50 m de l'aérogare, nous nous précipitons pour déposer le plan de vol pour Wloclawek situé à 1 heure de vol car il est déjà bien tard. La météo est réputée Cavok, mais nous commençons à nous méfier des Cavok allemand et polonais. Oui mais voilà, la route directe nous est refusée et on nous demande de suivre des cheminements qui…ne mènent pas à Wloclawek. La route qui nous est imposée nous fait faire un tel détour que nous allons arriver juste avant la nuit. Cela ne nous laisse pas de marge de sécurité et nous préférons abandonner pour aujourd'hui.
Heureusement, nous ne sommes plus en territoire inconnu car Térésa contacte un ami qui arrive aussitôt pour nous déposer à l'hôtel Timski. Puis il nous emmène pour une visite guidée de la ville, avec (bon) restaurant typique. Nous en profitons pour déguster différentes bières locales, de différentes couleurs.
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Mercredi matin. Il pleut abondamment. Nous sommes donc contraints à une visite de la ville. Mais la météo ne prévoyant aucune amélioration, nous décidons de partir pour Wloclawek…en car. C'est en effet demain l'anniversaire de Térésa et elle veut absolument y être avec sa famille. 5 longues heures de bus plus tard, nous arrivons enfin au terme de notre voyage. Nous sommes hébergés chez Gradzina, une amie de Térésa, médecin à la retraite, qui nous trouve mauvaise mine et nous oblige à avaler des pilules, de vitamines paraît-il !. Puis, elle nous donne à manger toutes sortes de bizarreries, appelées spécialités, délicieuses au demeurant, en nous faisant ingurgiter force bières et vodkas… Mais nous remarquons qu'elle, comme la plupart de ses concitoyens d'ailleurs, ne boit pas. Nous ne dirons plus "saoul comme un polonais", c'est promis. Ouf, quelle journée!
Jeudi. Gradzina nous emmène, toujours sous la pluie, visiter les environs et d'abord l'aérodrome de Wloclawek où nous recevons un accueil extraordinairement chaleureux. Qu'est ce que ça aurait été si "les français" étaient arrivés en avion, on se le demande ! Là, on nous explique que le VFR de voyage est très peu pratiqué et que les différents avions que l'on voit sur le parking servent surtout à faire de la voltige, remorquer des planeurs et lâcher des parachutistes. Puis nous partons visiter TORUN, la ville de Copernic et de la tour penchée. Nous pique-niquons sous le hayon de la Kangoo (bien pratique) de Gradzina car il pleut sans discontinuer. Nous allons ensuite à Ciechocinek, ville thermale réputée pour son microclimat qu'elle fabrique elle même, grâce à une sorte de muraille de 12m de haut sur 300m de long, faite de branchages serrés, et sur laquelle un aqueduc déverse lentement de l'eau. Les gouttes d'eau tombent en s'éclatant des centaines de fois sur les brindilles. Excellent pour les bronches de se promener le long de ce mur, paraît-il…!
Dans la soirée, nous participons à la fête de famille de Térésa. Pas très facile, car à part un ou deux adolescents, personne ne parle anglais ni français. Mais on sent bien que le coeur y est.
Vendredi matin, encore la pluie. On ne sait toujours pas à quoi ressemble le soleil polonais. Nous décidons de repartir par le train du matin à Wroclaw, afin d'être prêt dès la première éclaircie. Ce train est à l'image de cette malheureuse Pologne, avec ses wagons qui nous rappellent notre enfance. Bonne idée que de nous avancer, car le temps d'arriver à Wroclaw (5 heures de train, tout de même), il fait presque beau. Nous décollons vers l'ouest pour Erfurt en début d'après midi (cavok, nous dit-on), alors que le front que l'on voit bien arriver sur nous par l'est se fait menaçant. Effectivement, c'est volable. Nous repassons la frontière, Dresde et continuons sur Erfurt. Mais le plafond baisse. Nous passons à quelques centaines de pieds au dessus de ces fichus champs d'éoliennes qui caractérisent l'Allemagne et arrivés à Altenburg, re-belotte. Impossible de passer, malgré nos tentatives de contournement, ni même d'aller s'y poser. Notre ami le contrôleur de l'aérodrome est encore étonné de nous voir faire demi tour. Il a toujours, dit-il, ses 600ft de plafond ! Il faudra peut-être qu'il revoie la calibration de ses instruments de mesure. Nous repassons les éoliennes à quelques dizaines de pieds de moins que tout à l'heure et le temps de nous poser à Dresde, c'est un grain bien noir qui lave abondamment notre avion. L'aéroport de Dresde est magnifique. Les allemands de l'Est ont tout compris du capitalisme car l'hôtesse du bureau information nous demande 6 euros pour nous réserver une chambre dans les environs, au Point Hôtel. Un bus puis un tram nous y emmènent. Nous téléphonons au club pour dire que nous ne rentrerons pas ce soir à St Cyr et finissons la soirée dans un restaurant Thaïlandais…
Samedi matin. Il pleut. Nous nous rendons de bonne heure et pas de bonne humeur à l'aéroport. Les nouvelles ne sont pas trop mauvaises car nous sommes en limite ouest d'un front qui s'évacue vers l'est. Il nous suffit d'attendre encore 3 heures. En effet, nous voyons bientôt apparaître une traîne comme on les aime, avec des cumulus de plus en plus petits et de plus en plus élevés.
Nous faisons un premier saut jusqu'à Eisenach, terrain éminemment sympathique. Le plein se fait en libre service, la taxe est modeste et l'omelette délicieuse. Changement de pilote afin d'équilibrer les temps de vol entre les deux pilotes et c'est un retour sans histoire, au niveau 85, ponctué de quelques contacts avec les organismes d'information de vol qui visiblement n'ont rien à faire de nous, tant qu'on n'entre pas dans leur zone.
Nous apprécions sans modération le Cavok français, bien meilleur que le Cavok polonais et c'est avec une journée de retard, seulement, que nous retrouvons notre plancher des vaches favori.
En conclusion, la difficulté d'un tel voyage réside essentiellement dans les conditions météo qui peuvent sévir localement sans être indiquées sur les messages disponibles, alors que l'on ne connaît pas la géographie locale. Les taxes sont très raisonnables : environ 15 euros à Erfurt et à Dresde, mais il est possible que nous recevions ultérieurement des avis de taxe de contrôle en route en Allemagne. A noter que nous avons payé la taxe de Wroclaw en Euros (18, avec 3 jours de stationnement). Les contrôleurs sont très efficaces et pas tatillons. Se loger et se nourrir ne posent aucun problème. Bref, il suffit surtout d'être à l'aise avec la phraséologie en anglais pour se payer un tel voyage, pas si lointain et tellement dépaysant, et il serait dommage de s'en priver.
Jacques VAN PRAAG |