Jeune "ingénieur de Marque MIRAGE IV" au CEV (Centre d'Essai en Vol) de Brétigny, c'était mon premier poste, à la sortie de l'école. Avec le prototype du bombardier nucléaire, j'avais aussi en charge les "Vautours" du CEV, et un "SO30 Atar", avion de haute altitude.
Côté Aéro-Club, je venais d'obtenir mon "second degré", et le week-end à Meaux-Esbly, j'alternais des navs en D112 et quelques vols en Stampe.
L'ambiance au CEV était, comme on l'imagine : géniale. Les différents spécialistes, à tous niveaux s'affairaient autour des avions prototypes ou pré-séries. Il y avait en cours de tests différentes versions de Mirages III, trois protos de Mirages IV, ... .
Les ingénieurs et mécaniciens du CEV avaient adopté le débutant que j'étais, et ne rataient jamais une occasion pour m'expliquer quelque chose, ou pour me ménager des heures de vol instructives.
Un jour alors que nous étions à table, passe un pilote des "Corps Techniques". Celui-là était un spécialiste du ministère de l'Air, boulevard Victor, qui venait périodiquement accomplir des heures de vol à Brétigny.
Les collègues le hèlent :
"- Ohé Kiki, que viens-tu faire aujourd'hui ?
- Un vol en Fouga !
- Oh mais tu veux bien emmener notre jeune ingénieur avec toi ?
- Pas de problème, OK !",
et le nommé Kiki s'éloigne vers une autre table où il était attendu.
Les collègues du service :
"- Tu vois, Claude, on t'a trouvé une place arrière en Fouga, c'est pas beau ça ?
Je souris, et pense que cela va être un vol souvenir. Je me prépare à apprécier.
Nous passons au bureau des vols pour signer le registre et prendre les parachutes, puis direction le parking sud, où l'on s'installe à bord du Fouga CM 170 n° 1 du CEV. D'autres l'ont déjà dit : on est assis très bas, presque sur le béton. Je me sens bien dans ce cockpit inconnu; dans un avion-école, le panneau des instruments est clair. Après la mise en route des deux Turbomeca Marbore II F, certains cadrans commencent à s'animer et à afficher leurs infos.
Roulage, on s'aligne sur la 23 et c'est le décollage, très doux. Les deux turbines sont à 22 000 tours/minute.
Je me demande si la séance de voltige va avoir lieu à la verticale du terrain ou plus loin; je n'avais pas osé interroger le pilote sur ce point, mais on verra bien ! J'attends et regarde dehors et dedans, quel bonheur !
Le pilote annonce à la tour une montée au cap 180, et le Fouga grimpe plutôt poussivement au dessus de l'Ile de France. C'était un bon avion, mais sous-motorisé, ce n'était pas encore Rafale !
Puis c'est une mise en palier à 15 000 pieds, toujours cap au sud.
Sur le tableau de bord, toutes les aiguilles sont à leur place. Je trouve ce piège tout à fait confortable ! Dehors je vois la Sologne, et la Loire, avec son cortège de bras morts et d'étangs. On est bien.
A la radio, le pilote annonce au contrôle militaire un virage de 90 degrés vers la droite. Et effectivement, on le fait, avec un angle d'inclinaison d'environ 15°, qui aurait fait pâlir un avion de ligne !
Nous nous sommes donc retrouvés au cap 270 (si vous avez bien suivi) et avons alors volé 15 minutes en ligne droite. Là, j'ai pensé que nous avions atteint la zone de voltige où Kiki avait ses habitudes et que la danse allait commencer. A chaque craquement dans l'interphone, j'attendais une phrase du genre : "Ceinture bien ajustée derrière ? On va y aller !". Eh bien non, toujours pas.
J'accélère un peu le récit : nous avons opéré un 180 degrés à 15 ° d'inclinaison, et retour sur la branche précédente au cap 90, puis par un 90 degrés vers la gauche à 15° d'inclinaison, avons retrouvé l'axe vers le nord qui nous ramenait vers Brétigny.
Alors là, je me suis dit : "Les collègues avaient raison, c'est vraiment un malade, un dingue, il s'amuse à un vol de pilote de ligne, et puis en fin de vol, allégé en pétrole, à la verticale de Brétigny, cela va être le moment de la séance de voltige, publique en plus".
Ah oui, tu parles ! Nous avons amorcé une longue descente depuis la Sologne, et terminé ce vol de 80 minutes par un atterrissage de père de famille sur la 23.
J'en étais un peu baba, mais tout s'est éclairé au retour dans mon service, en voyant les collègues hilares :
"- Alors tu as été secoué mon pauvre Claude ?!
- Tu es tout pâle, tu as dû déguster !
- Alors, tu as vu la séance !
En fait, Kiki était connu depuis longtemps au CEV comme un pilote tranquille et pépère, et les copains s'étaient amusés à me chambrer un peu !
Il m'est resté un vol très soft sur la campagne française, avec un pilote consciencieux aux commandes du Fouga. Merci Monsieur !
Plus tard, j'ai eu l'occasion de voler comme ingénieur navigant sur NF11 Meteor, Vautour, SO30 Atar, mais le Fouga Magister a été mon premier réacteur, et cela ne s'oublie pas.
Claude PRUD'HON
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